dimanche 12 février 2017

Troubles alimentaires : on n'en parle jamais trop

C'était la semaine dernière que se déroulait la Semaine nationale de sensibilisation des troubles alimentaires. J'ai malheureusement manqué de temps pour m'exprimer à ce sujet, mais bon. Il n'est jamais trop tard pour en parler. Parce qu'un trouble alimentaire (TA), ça ne dure pas une semaine, ni un mois, ni une année. Ça nous suit, sournoisement, longtemps, très longtemps. Tel que l'exprime si bien le slogan de cette année, la nourriture peut être une obsession qui nous détruit, plutôt que de nous nourrir.

Je l'ai déjà abordé de nombreuses fois sur ce blogue. Je ne suis ni anorexique, ni boulimique, mais depuis toujours, je navigue entre plaisir et culpabilité en ce qui concerne l'alimentation. Chaque jour, je vois des gens qui s'attardent à ce qu'ils mangent, qui ne sont pas en paix avec leur corps, qui trouvent des raisons pour éliminer des aliments de leur assiette. Tous ces signes me laissent croire que bien que l'anorexie et la boulimie soient reconnus depuis longtemps comme des TA, de nombreuses personnes ignorent encore qu'elles souffrent de formes différentes ces troubles. L'orthorexie, les troubles alimentaires non-spécifiés et l'hyperphagie boulimique demeurent méconnus et s'attaquent à plus d'individus qu'on ne le croit.

Qu'on s'entende ici: je ne suis pas spécialiste du diagnostique de ces maladies, ni de leur traitement. J'ai beau avoir un titre (nutritionniste) et trois lettre à la fin de mon nom (Dt.P.), cela ne fait pas en sorte que je sois à l'abri des TA. Au contraire, j'ai orienté ma carrière dans le domaine alimentaire parce que la "bouffe" est une passion (et, parfois, obsession...) On s'amuse souvent à me dire que je n'aime que la chou vert et le tofu. On me taquine gentiment avec mes airs de fille "à salade" et mon dédain potentiel des aliments gras et frits. Pourtant, j'adore les desserts et j'apprécie les aliments frits de temps à autres. Mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'il s'agit d'un défi mental à chaque fois que j'en mange. Ce n'est pas parce que je suis "grano" ou que je veux être "parfaite" que je mange des légumes. C'est parce que j'ai peur de nuire à mon corps si je mange trop de friture. C'est parce qu'après avoir mangé du dessert, je me sens mal. Pas juste coupable. Mais "sale" par en-dedans.

Évidemment, tout ça ne paraît pas. C'est un processus interne duquel je parle ouvertement ici (et pas à chaque fois que je suis à table avec des gens, imaginez !) parce que je n'ai pas honte d'affirmer que je suis née dans un TA. Et y'a des jours où ça va bien. Très bien: j'écoute ma faim, je mange de tout, j'ai du plaisir... Mais y'a d'autres jours (souvent lorsque je ne peux pas "contrôler" ce que je mange) où ça va mal. Très mal : je pleure parce que je ne m'aime pas. Je vois des photos de moi des années antérieures, je me compare et je me dis "Tu ne t'aimais pas à cette époque, et pourtant, aujourd'hui, tu préfères celle que tu étais à celle que tu es maintenant".

Ça prendra peut-être 3 ans, 10 ans, 20 ans avant de ne plus ressentir aucune culpabilité alimentaire. Chose certaine, en étant conscient de ce problème, ce sera beaucoup plus facile d'y remédier. Depuis que j'assume pleinement cette problématique, j'en parle aux gens autour de moi. Je les sensibilise. Je conscientise mes "pensées obsessionnelles": "Voyons, si tu as faim, mange!" prend de plus en plus de place au profit des "Je ne devrais pas..." J'éprouve du plaisir à cuisiner, à développer des recettes, à "jouer" avec les aliments. Parfois, je les aime tellement qu'après une seule bouchée, je n'ai plus besoin d'en manger.

Parlant de ça... Je pense que la chose la plus difficile pour moi (et ça fait partie de la partie émotionnelle liée aux TA) c'est d'ignorer l'opinion des gens. Souvent, quand je ne termine pas mon assiette parce que j'écoute ma faim, j'ai peur que les gens me jugent. Qu'ils se disent "Bon, on sait bien, la p'tite grano qui fait attention et qui veut être parfaite". Ce genre de réflexion complètement inutile, qu'on se l'avoue, me pousse souvent à manger au-delà de ma faim réelle.

À tous: pour moi, avoir du plaisir à manger, ce n'est pas m'empiffrer, terminer mon assiette, saliver à l'idée d'un foie gras ou dévorer un dessert jusqu'à la dernière miette. Tous les goûts sont dans la nature. Et j'ai le droit de ne pas aimer des aliments. J'ai le droit de laisser la moitié de mon assiette si je suis satisfaite. Ce n'est pas parce que je ne suis pas gourmande à tout coup que je n'aime pas la nourriture. Je n'aime juste pas la sensation d'avoir trop mangé. C'est tout ! En revanche, sachez que je ne vous jugerai jamais de dévorer une grosse assiette de viande et d'adorer les fromages bien crémeux. J'en cuisinerai même pour vous, sans problème ;-)

Vous dire ceci me fait le plus grand bien, car ça me prouve que depuis toutes ces années j'ai cheminé. J'assume mon TA, mais j'assume aussi mon amour de la nourriture, à petites doses... Que ça vous plaise ou pas  !

Mise en garde:
Je ne veux pas que ce récit fasse en sorte que vous ayez pitié de moi. Et je ne veux pas non plus que vous pensiez que je m'empêche de vivre, de sortir, de manger ou de dormir la nuit parce que cette obsession prend toute la place. Je suis heureuse, sachez-le. Ça fait juste du bien d'avoir une occasion de parler ouvertement de cette problématique. Ça me remplit intérieurement de savoir que peut-être, en me lisant, vous vous reconnaîtrez et affirmerez, vous aussi, votre TA.  Mon plus grand souhait est le suivant : ne vous cachez pas derrière votre TA. Vivez-le. Acceptez-le. Grandissez avec lui, et non CONTRE lui.